Juancitucha

Juancitucha

Cette Amérique latine qui assume l’affrontement

Revolución o muerte ! La lutte a été terrible pour chasser d’un Nicaragua qu’elle gérait comme sa propre hacienda une dictature vieille de plus de quarante ans. La guerre fut sans merci sur cette terre de lacs violets, d’ocre volcans. C’est dire que la liesse populaire explose lorsque, le 19 juillet 1979, votant avec les armes, les muchachos du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) extirpent de son bunker le général Anastasio « Tachito » Somoza.

Le drapeau rouge et noir flotte sur Managua. Fâcheux exemple. Surtout pour le Salvador et le Guatemala voisins. Le républicain Ronald Reagan, élu président des Etats-Unis en novembre 1980, s’y attaque : par contre-révolutionnaires nicaraguayens interposés — la Contra —, l’agression contre le pouvoir sandiniste durera plus de dix ans. Cuits et recuits par le soleil de la montagne, les cachorros (1) se battent : « No pasarán (2) !  » En 1991 pourtant, dans un pays ruiné, vaincu par la faim et la guerre, ils doivent déposer les armes. Au terme de l’élection présidentielle, ils rendent le pouvoir. Démocratiquement.


Et puis... Et puis commence la longue descente aux enfers.


Deux ans auparavant, en 1989, au Venezuela, les prix du pétrole se sont effondrés. Il se vend au tarif de l’eau. Pour « sauver » le pays endetté, le Fonds monétaire international (FMI) impose un ajustement structurel. Le peuple n’a ni farine, ni sucre, ni café, ni huile, ni riz. Hausses des prix et des tarifs l’asphyxient ; ceux des transports publics augmentent de 100 % du jour au lendemain.


Le 27 février, sans leaders, sans organisations, sans mots d’ordre, sans drapeau, le peuple envahit les rues de Caracas. « Nous avons le droit de vivre ! Nous aussi sommes vénézuéliens ! » Une émeute chaotique, une jacquerie, à la mesure des souffrances endurées : voitures brûlées, supermarchés et établissements commerciaux mis à sac... Le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez ordonne à la garde nationale et à l’armée de rétablir l’ordre, quel qu’en soit le prix. Il sera terrible. Environ trois mille morts — le caracazo.


Et puis... Et puis plus rien (por ahora — pour l’instant).


Equateur, 1990. Axes routiers bloqués, haciendas prises d’assaut, églises occupées... Renouant avec une longue histoire de soulèvements contre le colonisateur et les propriétaires terriens, les indigènes se révoltent et font trembler le pouvoir.


Et puis... Et puis vient l’oubli.


En Bolivie, c’est encore plus tôt, en 1985, qu’une privatisation sauvage des mines d’étain a jeté, du jour au lendemain, vingt-quatre mille travailleurs indigènes sur le carreau. Abandonnés aux vents froids de l’Altiplano, démunis de tout, ils gagnent la région du Chapare, où ils entreprennent de planter la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca. Las ! Vu de Washington, coca égale cocaïne. La répression s’abat.


Et puis... En apparence, tout rentre dans l’ordre.


En 1978-1979 déjà, au Brésil, en pleine dictature, les métallos de l’ABC pauliste (3) se mettaient en grève — malgré son illégalité — et affrontaient les forces de l’ordre déchaînées. Au moment où, au Nicaragua — retour à notre point de départ —, les sandinistes renversaient Somoza.


Début des années 1990. La démocratie a repris ses droits. Ex-paradis des dictateurs, l’Amérique latine devient le laboratoire du libéralisme le plus débridé. Elle comptait cent vingt millions de pauvres en 1980 ; vingt ans plus tard, on en dénombrera deux cent vingt-cinq millions. Washington, le FMI, la Banque mondiale et des bourgeoisies (bien peu) nationales imposent leur loi d’airain.


Non que les mouvements sociaux aient baissé les bras. Partout, ils tentent de résister. Et partout, ils résistent. Des sans-terre brésiliens (et paraguayens) aux Boliviens menant, contre les multinationales, des guerres « de l’eau » et « du gaz », on ne saurait les compter. Mais ces soulèvements, parfois très violents, ont un caractère ponctuel, des objectifs immédiats et limités.


« Nous avons entrepris la lutte qu’il nous faut mener pour obtenir ce que l’Etat mexicain n’a jamais voulu nous accorder : le travail, la terre, un toit, l’alimentation, la santé, l’éducation, l’indépendance, la liberté, la démocratie, la justice et la paix (4», clame l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), dans les montagnes du Chiapas, en passant, le 1er janvier 1994, brièvement, à la lutte armée.


L’action de l’EZLN et du sous-commandant Marcos jouera un rôle déterminant dans la chute, en 2000, du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), maître absolu du Mexique depuis 1929. Mais, faute de stratégie claire quant à la « prise du pouvoir », qui leur paraît secondaire, les insurgés ne pourront empêcher l’arrivée à la tête de l’Etat du très droitier Parti d’action nationale (PAN). Et devront se contenter de gérer l’autonomie locale qu’ils ont, contre vents et marée, instaurée dans leurs communautés du Chiapas.


Certes, plus au sud, des présidents tombent, qui s’appellent Jamil Mahuad ou Lucio Gutiérrez (Equateur), Alberto Fujimori (Pérou), Gonzalo Sánchez de Lozada ou Carlos Mesa (Bolivie), Fernando de la Rúa (Argentine), chassé, lui, aux cris de « Non à la globalisation ! », « Dehors le FMI ! », « Que se vayan todos (5!  ». Depuis le début des années 1980, quatorze présidents n’ont pu aller au terme de leur mandat.


Mais remplacés par quoi, par qui ? A l’heure de l’élection, dans une ambiance de kermesse, les candidats se sont disputé la victoire sous des flots de gadgets et de calicots. Le déferlement de leurs promesses et de leurs slogans n’a guère laissé de place au débat d’idées. Plus grave encore : dans des démocraties séquestrées par les marchés, en pleine crise économique et sociale, tous les partis traditionnels — de droite comme de gauche — ont pratiqué peu ou prou la même gestion. De sorte qu’ils se trouvèrent fort dépourvus quand la bise fut venue.


Car, au-delà de ces vicissitudes, dans la majorité des cas, les peuples possédaient une conscience collective latente. Barils de poudre prêts à l’explosion. Ne leur manquait que l’« étincelle ». Ni celle de la colère spontanée, ni celle des mobilisations populaires n’avaient pu allumer la mèche. Cette tâche incombera à un leader. L’incapacité de la classe politique traditionnelle à canaliser la révolte des défavorisés a ouvert la voie à des dirigeants d’origine syndicale, militante, militaire ou insurgée.


Le constat peut déranger, dans les mouvements altermondialistes, anticapitalistes ou chez ceux qui, attachés au « ni Dieu, ni maître, ni tribun », insistent sur la direction collective ou sur la spontanéité populaire. Pourtant, le rôle central du « dirigeant charismatique » saute aux yeux — sans remettre en cause, mais en le démultipliant, celui des millions de citoyens anonymes qui participent d’une manière ou d’une autre aux « processus ».


Cuba n’aurait pas résisté cinquante ans à l’agression américaine sans M. Fidel Castro. Au Venezuela, la révolution bolivarienne ne serait pas ce qu’elle est (serait-elle même seulement ?) sans le président Hugo Chávez. La transformation sociale de la Bolivie porte aujourd’hui un nom : Evo Morales.


« Dans la carrière de tout grand dirigeant, un acte symbolique fondamental, un geste héroïque marque la naissance politique (6).  » La défense des travailleurs des bananeraies, pour Eliécer Gaitán, dans les années 1940, en Colombie (7). L’assaut de la caserne de la Moncada, à Santiago de Cuba, par « Fidel », le 26 juillet 1953, puis l’épopée de la Sierra Maestra. La tentative de coup d’Etat du lieutenant-colonel Chávez, le 4 février 1992, pour, trois ans après le traumatisme du caracazo, renverser, selon ses termes, « cette démocratie injuste et corrompue ».


« L’histoire m’acquittera ! », lance le jeune Castro, lors de son jugement, après Moncada ; « Nous n’avons pas atteint nos objectifs por ahora  », annonce M. Chávez, lors de sa reddition, devant les caméras, après l’échec du coup d’Etat. Deux phrases qui auront un impact énorme et donneront à leurs auteurs un statut symbolique chez les déshérités.


Quatorze présidents n’ont pu aller au terme de leur mandat

Moins « hors normes » mais tout aussi exemplaire d’une identification avec la cause populaire : en son temps, c’est en tribun, mais aussi en homme politique forgé dans les luttes quotidiennes — ministre de la santé en 1940, il a mené une vigoureuse action en faveur des centres d’hygiène publique —, que Salvador Allende mobilise ses partisans. C’est en menant les quarante et un jours de grève de l’ABC pauliste, en 1979, subissant coups de matraque et emprisonnement, que le président du Syndicat des travailleurs de la métallurgie de São Bernardo, M. Luiz Inácio Lula da Silva, accède à la notoriété nationale. C’est sa résistance à la violente répression menée contre les cocaleros du Chapare, dont il dirige le syndicat, et, en 2002, son expulsion illégale du Parlement, où il a été élu, qui font de M. Morales l’un des acteurs majeurs de la vie politique bolivienne. C’est son engagement au sein de l’« Eglise des pauvres », sous les auspices de la théologie de la libération, qui propulsera l’évêque Fernando Lugo à la présidence du Paraguay.


Le rapport exceptionnel entre le leader et le peuple — on pense là, particulièrement, à MM. Chávez et Morales ainsi que, dans une moindre mesure, au président équatorien Rafael Correa — provoque la gêne, et même la peur panique, des « bien-pensants ». Radicalement antisystème, antioligarchique, antiestablishment, le discours constitue l’élément central de cette relation.


Populisme ! Réponse démagogique et superficielle à la crise ! Orateur théâtral excitant une populace ignorante !


En réalité, dans leur pratique du dialogue, ces dirigeants assimilent le ressenti populaire et le retraduisent de façon plus cohérente, avec plus de force, contribuant à la formation d’une identité collective structurée. « Indubitablement, une relation dialectique fonctionne entre lui [Chávez] et le peuple, une osmose dont les deux éléments sont indispensables et se nourrissent l’un l’autre. Le peuple vénézuélien (...) s’est constitué en sujet politique à travers les actions d’Hugo Chávez et du Mouvement bolivarien ; parler de l’un sans l’autre n’a aucun sens dans la phase historique actuelle (8).  »


Les discours de leurs présidents ne sont pas, pour leurs partisans, des spectacles auxquels ils assistent ; ce sont, aspect crucial de la dynamique des mouvements populaires, des actes auxquels ils participent et dont ils se nourrissent pour s’impliquer dans les changements en cours, dans le cadre de démocraties qui se veulent participatives. Les uns et les autres se renforcent mutuellement.


Une relation dialectique fonctionne entre le leader et le peuple

Toutefois, condition nécessaire mais pas suffisante, ce qu’on appelle le charisme n’est fondé ni sur la seule séduction, ni sur la seule capacité à soulever les foules avec des propos enflammés. D’autant qu’on peut être conservateur, voire réactionnaire ou fascisant, et en être doté. Le dirigeant sera surtout jugé, dans la durée, à l’aune de son action.


Elu comme le champion des pauvres en 2002, le président Lula inaugure son mandat en se rendant au Forum social mondial de Porto Alegre et... au Forum de Davos. Cherchant en permanence à ménager le diable et le bon Dieu, il lancera une série de politiques publiques d’assistance en faveur des plus démunis, mais sans jamais remettre en cause les structures économiques et en favorisant un approfondissement du modèle néolibéral (9). Le constat vaut, à des degrés divers, pour les chefs d’Etat « de gauche » Tabaré Vásquez (Uruguay), Néstor puis Cristina Kirchner (Argentine), Michelle Bachelet (Chili). Représentant le progressisme contre la droite oligarchique — et c’est un progrès —, tous, renonçant à introduire de profondes réformes sociales, ont succombé aux exigences du capital privé.


Les « radicaux », eux, se donnent de vraies armes pour mener à bien une profonde transformation de la société. A commencer par l’élection d’une Assemblée constituante et par une réforme — approuvée par référendum — de la Constitution (Venezuela, Equateur, Bolivie). Mode, agitation stérile, gesticulations... grimacent de nombreux observateurs. Voire. Arrivé au pouvoir grâce à une alliance très large idéologiquement et sans majorité au Congrès, le président paraguayen Lugo pose le problème dans toute son acuité, à propos de la réforme agraire réclamée par ceux qui l’ont élu : « Nous devons accepter le fait que la fin du latifundio, que les mouvements paysans prennent comme bannière, se heurte à une limitation constitutionnelle. Si l’on ne change pas ou si l’on ne modifie pas la Constitution, il sera impossible de mener une réforme agraire intégrale (10).  »


Que ce soit en Amérique latine ou en Europe, le gros des forces de gauche a pris l’habitude de gommer toute référence au socialisme. Là se situe désormais la ligne de partage. C’est le 30 janvier 2005, lors du cinquième Forum social mondial, que M. Chávez a parlé pour la première fois du « socialisme du XXIe siècle ». Depuis, MM. Morales et Correa ont également franchi le Rubicon (11). Aucune tiédeur, chez ces trois-là. Nationalisation des ressources stratégiques, programmes sociaux massifs, redistribution des terres, développement, au Venezuela, des formes non privées de propriété et de contrôle (coopératives, entreprises en cogestion, conseils communaux), etc.


Avec une conséquence, sciemment assumée, et qui, de fait, constitue une autre grande différence — peut-être même la seule — avec les « modérés » : de telles mesures impliquent l’épreuve de force voire l’affrontement, l’ordre dominant ne lâchant jamais rien.


Lorsque, en décembre 2001, s’inquiétant d’un train de réformes qu’elle juge trop radical, l’opposition (minoritaire) commence à manifester son rejet, M. Chávez, devant la foule, sur l’avenue Bolívar, répond : « Nous ne sommes pas venus ici pour faire quelques changements superficiels, nous ne sommes pas venus ici pour mentir au peuple souverain. Non ! (...) Quand bien même elles ne voudraient ni voir ni entendre, ces minorités privilégiées, il n’y a pas de marche arrière sur cette révolution ! » Quatre mois plus tard, en avril 2002, il affrontera une tentative de coup d’Etat. Un soutien populaire, qui ne s’est pas démenti depuis, lui permettra de résister. Puis d’accélérer et d’approfondir la révolution bolivarienne.


Sabotages de l’Assemblée constituante, grèves patronales, menaces de sécession de la province de Santa Cruz : M. Morales devra faire face à son tour à une tentative de déstabilisation, en septembre 2008. Fort du soutien d’une très forte majorité — qu’il représente —, lui non plus ne reculera pas.


Ces ruptures posent de sérieux problèmes aux théoriciens. Sans copier les schémas expérimentés sous d’autres latitudes et sans réciter le décalogue du parfait révolutionnaire, elles obéissent à leurs propres logiques, avancent, reculent, se trompent, repartent de l’avant, explorent de nouvelles voies. A la politique du scepticisme — profondément conservatrice car supposant la démocratie libérale seul modèle possible et acceptable —, elles opposent la politique de la conviction. Elles rappellent que parfois, dans certains moments historiques, les peuples se déchaînent et rompent la « fatalité ».


Maurice Lemoine.



(1) Jeunes soldats volontaires de l’Armée populaire sandiniste (EPS).

(2) « Ils ne passeront pas ! »

(3) Santo André, São Bernardo, São Caetano : banlieues industrielles incluses dans le « Grand São Paulo ».

(4) « Organe d’information de l’EZLN », n° 1, Mexique, décembre 1993, dans Ya Basta !, Dagorno, Paris, 1994.

(5) « Qu’ils partent tous ! »

(6) Lire l’analyse — dont nous reprenons l’argumentation — de Diane Raby : « Le leadership charismatique dans les mouvements populaires et révolutionnaires », Cuadernos del Cendes, Caracas, août 2006, publiée en français en juillet 2007 par le Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine (Risal).

(7) Se rendant compte du danger qu’il représentait, l’oligarchie colombienne l’assassinera en 1948, avant qu’il n’arrive au pouvoir ; sa mort jettera la Colombie dans le conflit qui perdure encore aujourd’hui.

(8) Diane Raby, op. cit.

(9) Il sera réélu en 2006, du fait de sa popularité « personnelle » et non « politique », considéré comme un moindre mal face à la droite.

(10) El País, Madrid, 26 mars 2009.

(11) Il va sans dire que ces présidents se soumettent à l’élection démocratique, dans un cadre politique pluraliste, en présence d’observateurs internationaux, et qu’ils ont introduit dans leurs Constitutions le référendum révocatoire — autant de garde-fous face à la tentation du pouvoir « à vie » dont on les soupçonne, à tort, trop souvent.

 


Source : Le monde Diplomatique

 



17/09/2009
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